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Vacances

E. était un enfant tout à fait banal lorsque je l’ai rencontré à la rentrée scolaire. Joueur, mi-timide mi-effronté. La plupart des gens avait envie de lui pincer les joues. Je ne m’y intéressais pas.

Puis il y a quelques mois, son attitude a drastiquement changé. D’abord un peu, en commençant à faire plus de bêtises, défier les limites. Rien d’alarmant pour un enfant qui se cherche et se construit. Puis il y a eu les pleurs, les colères, les bagarres avec les autres. Il embêtait tout le monde, surtout les adultes. Il devenait insolent. Très insolent. Et de plus en plus brutal. Violent. Il était ingérable, insupportable. En constante demande d’attention. Toujours. Le problème, dans un métier qui manque d’effectif, c’est qu’on ne peut pas se permettre de prendre le temps de se concentrer sur un enfant uniquement. Essayez de passer deux minutes avec l’un d’entre eux, vous en aurez cinq autres qui vous demanderont tout un tas d’autres choses en même temps autour de vous.

Je n’en pouvais plus. L’avoir devenait un supplice, le seul fait de le voir entrer à l’école annonçait un mauvais moment à passer, un redoublement de vigilance à avoir.
Mais qu’est-ce qu’il se passe chez lui ? Y a un truc, c’est pas possible.
Je le répétais souvent à ma collègue. Elle me répondait que même la maîtresse n’y parvenait plus avec lui.

Mercredi dernier, grosse journée. J’étais déjà fatiguée dès le matin. À peine trente minutes qu’il était là que je l’ai entendu répéter : "Putain !" et "Vais te péter la gueule !"
Il disait ça avec le sourire, dans le vent, presque avec détresse. Il a quatre ans. Putain, c’est plutôt courant pour leur génération. Les parents prononcent souvent ce mot. Mais Vais te peter la gueule ? Ça m’a interpelée. Surtout, il avait beau être irrespectueux et agressif, jamais il n’avait été vulgaire. Je l’ai repris, et la journée a continué comme elle avait commencé : durement.

Avant l’heure du goûter, tout le monde avait été aux toilettes se laver les mains. C’était le dernier et je me suis retrouvée seule avec lui. Dans l’encadrement de la porte, bras croisés, je lui ai demandé :

— C’est bientôt l’heure des parents. Tu es content de bientôt rentrer ?

Non.

Quoi ?

À chaque fois que je pose cette question, les gamins me répondent que oui. Même lui, avant.

Pas rentrer à la maison !

Tu ne veux pas retrouver tes parents ?

Non… J’aime pas mes parents !

Mais elle est gentille maman, non ?

Maman oui, juste maman… pas papa...

Je me suis mise à sa hauteur pour continuer à lui parler.

— Pas papa ?

Non...

Il fait mal papa ?

Il hoche la tête, yeux rivés au sol. Je lui dis qu’il a bien fait de m’en parler et l’envoie rejoindre les autres à la cantine.

— E., les mots que tu as dit ce matin, c’est papa qui les prononce ?

Oui, et il fait la bagarre avec maman !

J’ai informé mes responsables, ils doivent faire remonter l’information en haut. On verra bien.
Dès ce soir je suis en "vacances". Et lui ?